Père & Mère

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Yves Haddad a initié un projet atypique en demandant à 155 artistes de fournir un diptyque comprenant une représentation du Père et une de la Mère. Voici donc les 2 images fournies pour ce beau livre réunissant des signatures prestigieuses du monde de la peinture, de l’illustration et de la Bande dessinée.

Père & Mère, 155 épreuves d’artistes (éditions de La Martinière)
195 x 285 mm – 352 pages
27 octobre 2011 – 9782732449173

Papa Maman

Frédéric Roussel

Pendant quatre ans, Yves Haddad a fait la tournée des artistes, leur demandant de représenter leurs parents. Au bout du compte, une collection de plus de 120 diptyques en exclusivité dans «Libération».

Le nom de code est «Père & Mère». Instructions : réaliser un dessin de ses deux parents. Commanditaire : Yves Haddad, 50 ans. Ni galeriste ni curateur ni artiste, bien que photographe à ses heures. Qualités-défauts : idéaliste, obstiné, voire entêté. Formation : directeur commercial en vacance, redoutable à la «déballe». A son actif : coup de main à sa sœur Linda Ellia pour un projet artistique autour de Mein Kampf, devenu un livre, Notre Combat. Un léger blues a suivi.

Il y a près de quatre ans, Yves Haddad se sent comme dépourvu. Pendant des mois, il a sollicité des artistes avec des feuillets de Mein Kampf à barbouiller. «Après la parution du livre, il me fallait un autre projet, repartir de zéro. Speedy Graphito, à qui je demande s’il n’a pas un projet, me conseille : « Il faut que tu aies le tien à toi. »» Haddad effeuille les idées, pense à une illustration de la Bible ou du Livre de ma mère d’Albert Cohen. Le déclic lui vient à la synagogue, le jour de Kippour, au moment où le rabbin cite : «Les parents sont ce que vous avez de plus cher au monde. Il faut les chérir de leur vivant et les honorer même après leur mort.» La phrase l’ébranle, pourtant elle lui paraît couler de source. Naît «Père & Mère».

Sa tournée des artistes contemporains débute par la rencontre d’une étudiante en art de 22 ans dans un bus. Une semaine après, il a entre les mains son premier diptyque. Un cadeau palpitant. «C’est fort, hein ?» répète-t-il inlassablement, déballant paire après paire ce trésor frémissant, émotionnel, lourd, léger, angoissant, rassurant, vertigineux. Car en près de quatre ans, vernissage après vernissage, coups de fil après mails, introductions après rencontres fortuites, relances et recalages, ce book compte plus de 120 papas et mamans d’autant de peintres, dessinateurs, illustrateurs, photographes, sculpteurs séduits par le projet et l’entrain de ce passionné d’art dans toutes ses expressions. Il fut moins facile pour ce trublion, qui a perdu son père en décembre, d’enjôler les institutions et lieux privés pour monter une expo.

Le sujet, universel mais si intime, a parfois suscité des réactions épidermiques. «Je n’y participerai pas, et il ne faut pas m’en vouloir. […] J’ai perdu mes parents l’un et l’autre dans d’affreuses conditions», décline l’un. «Ça m’a complètement ébranlée de réaliser ces deux œuvres, bien plus que je ne l’imaginais», reconnaît une autre. «J’ai beaucoup réfléchi à la manière de dessiner mes géniteurs, mais je ne veux finalement pas les représenter. Ce serait faire trop d’honneur à des gens que je méprise», rejette un troisième. «Je me sens à présent libéré de certains fantômes du passé», remercie un quatrième.

Représenter ses parents chamboule. Acte graphique qui peut frôler le thérapeutique. «Combien je vous dois, docteur ?» s’amuse un artiste. Certains ont pris l’intitulé à la lettre, affrontant l’image de la mort, du ressentiment, de la tendresse ou de l’abandon. D’autres ont préféré garder en eux l’essence de leur relation filiale pour composer un double signifiant graphique et esthétique. La force du projet tient aussi dans ce miroir tendu : et moi, serais-je capable de représenter mes parents ? Et comment ?