Conférence de Catherine Tauveron sur l’album « Exister! »

Exister ! de Nathalie Hensé
La condition dramatique du personnage … et du lecteur
ou quand Descartes s’invite dans l’album
(à paraître dans la revue Modernités)

Catherine Tauveron, CELAM, Université de Haute Bretagne, Rennes 2

Si je pouvais me sentir quelque chose, ce serait un point de départ, un point de départ.
Samuel Beckett, L’innommable, Les Editions de minuit, p.242

Etre ou n’être pas : quand le cogito agite une assemblée de fantômes scripturaires
Exister ! de Nathalie Hensé est un album édité par L’atelier du poisson soluble en 2006. Dans une campagne paisible mais improbable, une vache mâche, un éléphant bat des oreilles, quand soudain émerge des profondeurs un ver, ébranlé par une question de fond qui va semer alentour un doute existentiel ravageur :
– Dis, tu ne trouves pas que la terre a un drôle de goût de papier ? Toi, ton herbe, elle a quel goût ? demanda le ver à la vache.
 – Ben… celui de d’habitude…
– Mais en goûtant un peu mieux tu ne trouves pas qu’elle a un goût de papier ?
La vache voulut bien regoûter.
– Maintenant que tu le dis, un peu …oui … ça a un goût de papier. Extra-mâché même. C’est bizarre, j’avais jamais rien remarqué.
– C’est bien ça le problème, personne n’a jamais rien remarqué
– Que veux-tu dire ?
Arrive alors un lombric porteur d’une autre nouvelle dramatique : « Il y a un bord à notre monde et on ne peut pas creuser au-delà ! ». Le ver, grand herméneute, rassemble aussitôt les indices et en tire cette conclusion insoutenable, « Nous ne sommes pas vivants, nous sommes dans un livre. C’est pour ça que l’herbe a un goût de papier »,  véritable scandale cognitif, qui dépasse et de loin les capacités intellectuelles de la vache : « Z’êtes tombés sur la tête ma parole ! ». Vu l’ampleur de la question, les animaux décident d’organiser un rassemblement. La théorie du ver est exposée, schéma à l’appui. Elle déclenche le rire chez certains, l’indifférence chez le chat et tout soudain une lueur d’intelligence à retardement chez la vache : « Existons-nous vraiment si nous sommes dans un livre ? ». « Un silence brutal fait tomber l’ambiance ». Et l’espace du champ devient alors le théâtre tragi-comique d’une controverse philosophique. S’y opposent les arguments de trois écoles philosophiques. L’épicurisme, ou quelque chose qui lui ressemble, pour qui « le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse », est représenté par le chat, rimailleur à ses heures, adepte du jeu de mots, qui estime le débat sans objet,  bien décidé qu’il est à jouir sans entraves des choses du monde, qu’elles existent ou non en théorie :  « Voyez cette charmante souris. Elle existe bien et je vais même m’en pourlécher les babines. Arrêtez votre prêchi-prêcha chichiteux. Vous perdre votre temps en charabia », « Quelle agitation pour un vermicelle pétochard ! Cessez ces questions qui chahutent vos têtes : l’herbe est bonne à mâcher, les souris à pourchasser, l’air à chatouiller nos narines. ». Parmi les tenants du sensualisme, proche de celui de Condillac, pour qui « autant nos sensations peuvent s’étendre, autant la sphère de nos connaissances peut s’étendre et au-delà toute découverte nous est interdite », figure la vache, décidément rétive à admettre la conclusion du ver : « Mes sabots, l’herbe verte, je les vois. C’est donc que ça existe. ». Figure aussi la poule, « rigolant de toutes ses dents qu’elle n’aurait jamais », qui avale le lombric et déclare la bouche pleine : « Si j’étais une cocotte en papier, je ne pourrai pas faire ça ! Ché pour monchré qu’on est fivants», puis le recrache, à regret parce qu’il « aurait fait une bonne preuve ». Les tenants du cartésianisme, quant à eux – le ver et surtout l’éléphant, figure de sage ayant déjà tout compris avant que ne se pose le problème – retrouvent à leur manière le cheminement en trois temps du cogito :
a) remise en cause de la fiabilité des sens
« Mais suppose que toutes les choses que tu vois soient …fausses », répond le ver à la vache en écho à Descartes dans le Discours de la méthode : « Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer. (…) Je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations (…) et me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. » ;
b) puis passage du doute à la certitude par « inspection de l’entendement »
« Pour penser que tout est faux, il faut déjà exister. Si tu n’existais pas, tu ne pourrais pas penser, donc, tu existes », conclut l’éléphant pastichant à peine le raisonnement de Descartes : « Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : Je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » ;
c) et enfin troisième et dernier temps du raisonnement cartésien, impulsé une nouvelle fois par la vache, qui porte sur la source  de la tromperie supposée
 « Et s’il y avait quelqu’un qui pense pour moi ? S’il y avait quelqu’un qui me trompe sur ce que je pense et ce que je vois ? », contre-argument qui réfère directement chez Descartes au passage suivant des Méditations philosophiques1: « Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain. … Il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. ». Le contre-argument est balayé par l’éléphant : « Il n’y a pas de doute sur ton existence si quelqu’un te trompe. Si tu n’existais pas, personne ne pourrait te tromper », comme il l’est chez Descartes : « Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose ».
Tous les animaux réunis en conclave se dispersent alors, convaincus qu’ils existent : « D’une seule voix, tous s’écrièrent : OUI ! ON EXISTE ! ». Ainsi s’achève la première partie de cet album qui se présente en ce point comme un (joyeux) traité de philosophie adapté à l’enfance, sur le mode du pastiche et de la parodie. En page intérieure, figure explicitement la mention : « Texte : Nathalie Hensé, librement inspiré de René Descartes, Discours de la méthode ». Le traité est d’autant plus drôle et paradoxal que les débatteurs sont des animaux, précisément dénués de sensibilité et d’activité psychique aux yeux de Descartes et qui incarnent de surcroit,  dans notre culture, la bêtise même : c’est le cas pour la vache et la poule dotées traditionnellement d’une stupidité congénitale ; le ver quant à lui n’est pas même supposé posséder un cerveau. L’auteur commente  ainsi son projet2 : 
« L’idée de ce livre est née de l’envie d’offrir aux enfants un espace de réflexion sur la notion d’exister. Qu’est-ce qui existe ? Qu’est-ce qui n’existe pas ? C’est quoi, vraiment exister ? Comment je sais que j’existe ? Des questions en filigrane d’un texte qui n’est pas philosophique, puisqu’il se présente sous la forme d’une histoire dont l’héroïne principale est une vache, et cela même s’il s’inspire très librement du discours de la méthode. Il était important pour moi de préserver un vrai bonheur de lecture, une histoire imaginaire. J’espère avoir réussi, et je ne suis de toutes manières pas philosophe pour m’autoriser à l’aborder autrement. Les enfants ont des questions existentielles, des préoccupations personnelles, posent très tôt des questions d’ordre philosophique qu’il est important de prendre au sérieux. Avant même d’être un apprentissage, il me semble que l’éveil à la philosophie devrait être un droit pour les enfants. Le droit de donner place aux questions qu’ils ont dans la tête, le droit d’apprendre à réfléchir sur des questions que se posent les hommes depuis longtemps, et comprendre qu’il est donc tout à fait normal pour eux de se les poser aussi. Avant tout, je souhaite que Exister ! soit une histoire qui plaise aux enfants. Et avec sa modeste participation, j’espère, peut-être, qu’il servira de support pour répondre à leurs questions ou éveiller leur réflexion ».
Bel objectif, sans doute, de vouloir faire réfléchir les enfants sur la conscience de soi, dont on verra ultérieurement s’il est atteint, mais qui risque aussi de semer le trouble chez qui, comme ce fut notre cas, l’angoisse de ne pas exister vraiment, de n’être qu’une projection fantasmatique de l’entourage, ou le fruit d’un complot et d’une tromperie généralisés, a perturbé l’enfance… par où l’on se reconnaît dans la vache. Mais il se trouve aussi, on l’a compris depuis le début, que l’album dépasse les intentions affichées de l’auteur. Loin d’être seulement, si l’on peut dire, une mise en scène cocasse du doute existentiel, qui peut effectivement interroger les jeunes lecteurs sur leur statut et leur être au monde, il est à nos yeux d’abord une réflexion méta-fictionnelle sur le statut des personnages dans l’univers fictif du livre et au-delà sur l’effet-personnage dans la lecture. Et en cela, il corse nettement sa lecture et son intérêt. Son second paradoxe est en effet de placer le débat sur l’être et le non-être, le vrai et le faux dans un cercle de personnages entièrement et résolument fictifs, qui n’ont même pas pour eux la qualité de pouvoir prétendre à un quelconque réalisme, mais sont, cependant, parce qu’ils pensent vraiment, en mesure d’explorer les conséquences et limites paradoxales du cogito auxquelles Descartes n’avait pas songé : si un personnage pense, et il pense de fait, alors il existe nécessairement et, nous dit même Vincent Jouve, plus il pense, plus il a d’existence. Est-ce à dire que nous, vivants, n’avons pas plus d’existence que les personnages, ou que nous en avons (seulement) autant ? Les uns comme les autres, vus au travers de Descartes, ne sont que des êtres « purement linguistiques », ne prennent conscience d’eux-mêmes qu’au travers du langage. Comme le note Giorgio Agamben3 commentant la formule cartésienne : « Il faut tenir pour constant cette proposition : je suis, j’existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois dans mon esprit » :
« Dans sa pureté originelle, le sujet cartésien n’est que le sujet du verbe, un être purement linguistique et fonctionnel […] sa réalité et sa durée coïncident avec l’instant de son énonciation  »
On sait que l’ère du soupçon traversée par le roman au milieu du siècle précédent s’accompagne de la monstration d’un « personnage privé de ce double soutien, la foi en lui du romancier et du lecteur, qui le faisait tenir debout, solidement d’aplomb, portant sur ses larges épaules tout le poids de l’histoire » et de la suppression de tout « ce qui contribue à bon compte à l’apparence de la vie et offre une prise si commode au lecteur »4 (aspect physique, gestes, actions, sensations, sentiments). Ici, c’est le personnage lui-même (et par contagion, le lecteur) qui entre dans l’ère du soupçon, et qui, croyant d’abord et naturellement à sa réalité, a peur de n’être plus « que l’ombre de lui-même »5 ou d’être un « trompe-l’œil », le fruit d’une  falsification créatrice qui fait se dérober le sol sous ses pas. « La fiction l’installe dans un espace de dangerosité, en équilibre qu’il est sur la ligne qui sépare l’intériorité parlante de l’extériorité muette et écrasante »6. Comme bien des personnages de la littérature contemporaine, et singulièrement comme le Mr Flood de  Dans le scriptorium de Paul Auster qui, aux prises avec l’auteur du roman Nerverland où il figure, « erre dans le monde comme un fantôme, et parfois [se] demande même s’il existe, si même [il a] jamais existé » 7, nos animaux ne sont qu’une conscience interrogeante fragile, minée par l’incertitude, qui aborde l’univers extérieur problématique de fragment en fragment, de manière discontinue, à l’image du ver découvrant le goût de papier des aliments ou du lombric faisant l’expérience troublante de la finitude du monde8
Tout commence en effet par une triple prise de conscience des personnages : le goût de papier de leurs aliments, subséquemment la nature livresque et réduite au cadre de la page de leur monde.
« Comment ça ?  Tu sais que nous sommes dans un livre, toi ?! », demande la vache à l’éléphant narquois.
« Je ne sais rien. Mais j’ai tendance à le croire, répond-il calmement, un sourire sous sa trompe. ».
Et tout continue par l’évocation de l’Auteur :
Et s’il y avait quelqu’un qui pense pour moi ? S’il y avait quelqu’un qui me trompe sur ce que je pense et ce que je vois, dit la vache, l’œil plein de doute.
Ben…qui penserait à ta place ? interrogea la coccinelle, les yeux en soucoupes.
Celui qui écrit notre histoire, pardi ! répliqua la vache
L’auteur est l’équivalent pour des personnages de ce malin génie, évoqué par Descartes, qui truquerait et manipulerait hypothétiquement les perceptions des hommes, plus que l’équivalent de Dieu parce  que, dit toujours Descartes,  que « Dieu sache à l’avance ce que nos allons faire, cela ne change rien à la connaissance que nous avons de notre liberté, ni à sa réalité ; nous sommes par la toute puissance divine entièrement pré-déterminés et faits par elle entièrement libres ». Or, il se trouve que le mythe de la liberté des personnages échappant à la mainmise de leur auteur, auquel quelques figures de l’album s’accrochent encore, a fait long feu.
Etres de mots et de papier, se découvrent donc les personnages et l’illustrateur, Julien Martinière, ne manque pas, ironiquement, de le souligner et d’enfoncer avec intelligence le clou de l’illusion référentielle rompue en se livrant à un superbe travail de découpage. En première de couverture, figure la vache, un point d’interrogation en lieu et place de son cerveau, un amas de lettres entrelacées sur son postérieur (est-ce à dire que mêmes ses bouses sont des mots ?) ; en quatrième de couverture, figure la même vache, le corps entièrement colonisé par les lettres ; en première page intérieure, se déplient des frises d’animaux découpées dans une page imprimée ; dans le corps du texte, le ver est en papier mâché rose, la poule est une cocotte en papier ; les paroles ou pensées de chacun sont rapportées dans des bulles taillées dans du carton ; le lombric comme les pattes de la vache sont faits de fils de laine ; certains personnages sont dessinés sur des feuilles à trou, le crayon noir du dessinateur apparaît et des esquisses se superposent au dessin achevé ; le texte de l’album s’inscrit sur la page réelle de l’album dans des petites pages d’albums cornées, sur le verso d’autres pages de livres,  le recto de pages manuscrites à l’encre violette, les plis de ce qui semble être le visage du chat et pourrait tout aussi bien être le terrain des opérations ;  deux pages sont fictivement consolidées par une bande adhésive destinée aux colis postaux9 ; certaines répliques sont constituées de lettres découpées et collées ; les silhouettes des personnages sont cernées de pointillés comme dans un cahier de découpage pour enfant de maternelle ; quand la vache se délite, ses organes se détachent sur des bouts déchirés de papier kraft et ses entrailles – beau clin d’oeil au fameux « le personnage, ce vivant sans entrailles » de Valéry – apparaissent sous forme de reproductions documentaires et réalistes empruntées à des ouvrages de sciences naturelles10. Enfin, le titre Exister ! figure d’abord en lettres rouges et sur le même plan (fictif) que la vache découpée sur la première de couverture puis, dans un basculement, en première page intérieure, figure en lettres noires dans une fenêtre qui découpe un univers (blanc) différent de celui de la fiction, représentée, elle, par des frises d’écritures sur fond rose : autrement dit, s’opposent le monde du livre où  le devenir des personnages de papier est scellé par l’écriture, et le livre du monde, livre blanc où chacun est appelé à écrire son destin. Le livre, son support et ses mots sont partout, y compris dans la pensée confuse de la vache au plus fort de sa crise existentielle.
On aurait pu imaginer en effet que la vache, une fois la controverse achevée et le consensus acquis, se remette à « panser » pour mieux exister. Il n’en est rien cependant. Profondément atteinte dans son équilibre, ayant éprouvée la condition dramatique du personnage qu’elle est, elle éprouve désormais la dramatique condition du personnage qu’elle est et se lance dans une grève de la faim aux conséquences désastreuses : au quatrième jour, elle perd une de ses cornes, au cinquième sa queue, au sixième ses taches, plus tard  ses deux sabots. Devenue « légère comme un papier carton », elle est emportée par le ver et l’éléphant, qui tentent de la sauver et à qui elle explique les raisons de son comportement : si elle ne mange plus, c’est qu’elle veut « vérifier qu’elle existe bien », prouver qu’elle seule décide et que personne ne peut lui commander de manger.  Mais ce faisant  lui apparaît aussitôt l’aporie de son raisonnement : à vouloir prouver qu’elle existe de manière autonome et possède un libre arbitre, elle ne réussit qu’à montrer sa condition d’être de papier (« Mais je me transforme en carton ») et lance un cri de révolte : « Je ne veux pas être dans un livre. Je veux exister vraiment, avec de la vraie herbe, de vrais arbres ! Pas des animaux en carton-pâte. Je veux une vraie vie ! ». Et c’est en ce point, caudal, qu’apparaît, après l’auteur, le deuxième partenaire du pacte de lecture, le lecteur, celui qui, in fine, dans l’espace solitaire de son imaginaire provisoirement confondu avec l’espace tangible, donne une « vraie » vie aux personnages :
Et ceux qui lisent le livre, tu y penses ? dit l’éléphant. Ceux qui te retrouvent chaque soir avant d’aller se coucher ? Tu vois, elle est là, ta vraie vie. Pour eux.
Ah ? Tu crois ? ! Je n’avais pas vu ça comme ça… On dirait que tu as tout compris depuis longtemps, toi…
Peut-être…Allez, viens, on va manger des pissenlits frais. Il y en a plein qui ont poussé cette nuit.
Tu as raison, l’important et de se sentir exister. On va se régaler. J’ai faim.
Un lecteur à qui, « l’effet de vie [du] personnage s’impose parfois avec tant de force » qu’il peut « en arriver à inférer son existence autonome», singulièrement lorsque le personnage est « livré proximisé » 11, au travers de ses pensées et de ses paroles, comme c’est ici le cas. Mais précisément, ultime retournement possible des choses, sont-ils vraiment susceptibles de provoquer un effet-personnage ces fantoches pathétiques, tout pensant et parlant qu’ils soient, que le narrateur « distancie » par son humour à la limite de l’ironie ?  Ce n’est pas le plus petit des vertiges donnés par cet album.

« Tout se passe comme si le faux, c’est-à-dire à la fois le possible, l’impossible, l’hypothèse, le mensonge etc, était devenu l’un des thèmes privilégiés de la fiction moderne », écrivait Alain Robbe-Grillet, dans Pour un nouveau roman12 en 1963. Avec un retard certain, qui s’explique aisément, mais aussi un brio tout particulier, la fiction enfantine s’empare depuis quelques années de la problématique et le présent album n’est qu’un nouvel élément de cette longue série de méta-narrations et méta-fictions bien souvent métaleptiques13, que nous avons entrepris d’explorer14 et qui, toutes, supposent un Lecteur-Modèle « déniaisé », capable à la fois de se poser sur le personnage les vieilles questions et de découvrir leur inanité :

« Qu’était-il ? Quelle puissance l’avait poussé là ? De quel côté se tenait-il ? Que pouvait-on faire pour lui ? Il était singulier qu’on fût tenté de lui attribuer les pensées les plus fortes, les intuitions les plus riches, des connaissances que nous n’imaginions pas, toute une expérience extraordinaire, alors que nous ne touchions que l’étrangeté de sa faiblesse. Sûrement il était capable de penser tout, de savoir tout mais, en outre, il n’était rien. »15

Etre ou n’être pas : quand le cogito agite une assemblée d’enfants-lecteurs

L’auteur espère, rappelons-le, que l’album servira « de support aux enfants pour répondre à leurs questions ou éveiller leur réflexion. ». Il nous paraît essentiel de le vérifier. Son objectif ne nous semble pouvoir être atteint que si les lecteurs réels sont à la hauteur de l’extrême ambition de l’album et capables de saisir sa double orientation (philosophique et sémiotique). Nous posons comme hypothèse que tous les jeunes lecteurs, surtout livrés à eux-mêmes,  ne sont pas dans cette situation. Nous avons donc choisi de soumettre l’album à une communauté de lecteurs partageant, dans une classe de CM216,  un passé de lectures et guidée par un mentor, l’enseignant.  Les élèves sont précisément des lecteurs quelque peu « déniaisés » (mais qui gardent encore parfois leur naïveté première17). Ils ont une expérience culturelle commune et ont, l’année précédente, avec la même enseignante, étudié un certain nombre de méta-narrations métaleptiques, singulièrement Les loups d’Emily Gravett, qui mettent en scène, au cours d’un acte de lecture, des franchissements de frontières entre monde fictif des personnages du livre et monde  posé comme « réel » du lecteur représenté. Ils ont été conduits, de fait, à mettre au jour la portée symbolique de l’histoire du lapin lecteur dans Les loups, une histoire qui dramatise un moment de lecture « captive », singulièrement erratique (« il est en plein dedans – c’est un lecteur halluciné »…qui se fait dévorer par le loup du livre qu’il lit)  et à rapporter cette histoire à leur propre expérience de lecteurs. Les loups leur a donc permis d’adopter une attitude méta-lexique (se connaître en tant que lecteurs) puis, grâce à l’enseignante, une attitude méta-narrative et méta-fictionnelle (entrer dans la cuisine un peu sulfureuse d’un auteur roublard qui « manipule » son lecteur, cerner la part d’illusion constitutive du personnage, réfléchir aux frontières du fictif et du factuel)18.
Voici quelques-unes des réflexions intéressantes, et surprenantes par leur acuité, déclenchées par la lecture de Exister ! :
j’ai pas compris : pourquoi ils disent que l’herbe a un goût de papier ? ils peuvent pas le dire parce qu’ils ont jamais mangé de papier
oui les vers ça mange de la terre et pas de l’herbe en plus
oui mais les pages du livre sont en papier donc la terre dessinée dessus elle est aussi en papier
c’est pas de la vraie herbe et de la vraie terre parce que la feuille c’est du papier
j’ai bien compris que l’herbe et la terre sont en papier et que ce sont des personnages du livre
oui des personnages fictifs
ce sont des personnages qui n’existent pas dans la vraie vie
et qui voudraient bien exister
ils prennent conscience qu’ils n’existent pas
oui et on dirait  que l’éléphant sait déjà tout
on dirait qu’il sait toute l’histoire
et puis le chat il fait des jeux de mots
le titre c’est « Exister » et ils se rendent compte qu’ils n’existent pas
« Exister » avec un point d’exclamation
il faudrait plutôt un point d’interrogation
mais le point d’exclamation ça veut dire qu’ils veulent exister
oui mais c’est l’auteur qui écrit ce qu’ils disent
les personnages ne perçoivent pas que c’est l’auteur qui les fait penser
ou peut-être que tous les personnages vivaient et que quand l’auteur revient tous les personnages reviennent à leur place
moi j’ai compris que c’est pareil que pour Les loups : on parle du lecteur, on dit ce que les lecteurs font quand ils lisent
oui et pour eux la vraie vie c’est qu’on les lise
quand on ouvre le livre ça les fait vivre
c’est nous qui leur donnons la vie
quand on lit le livre ils peuvent penser et ils parlent pour nous
on imagine ce qu’ils font, le décor
et quand on lit on a l’impression qu’ils vivent
moi je rentre dans le livre et je les vois
moi je les vois en carton
moi j’imagine que je suis comme les personnages
c’est comme si on vivait l’histoire
au départ un personnage existe sur du papier, des dessins, des dialogues, des écritures
des mots écrits
et ils deviennent vivants par l’imagination de l’auteur
et du lecteur
 oui mais là ils veulent exister dans la vraie vie
être dans notre vie
oui et c’est ce qui est arrivé au loup de Les loups / il est sorti du livre et est entré dans la vraie vie
M : et vous qu’est-ce qui vous fait dire que vous existez ? comment en êtes-vous sûrs ?
si on existe ? bonne question
si on n’est pas dans un livre ?
arrête je commence à avoir peur
moi je crois qu’on peut se poser les mêmes questions / eux ils ont une réponse / pas nous
est-ce que l’éléphant viendrait de la vraie vie ?
en tout cas tous les autres animaux sont de France et pas lui
mais nous on n’est pas dans un livre / ce que je mange n’a pas le goût de papier
inconsciemment ça a peut-être un goût de papier
la vache vers la fin elle veut pas admettre que ses pensées sont commandées / elle veut montrer qu’elle veut commander ses pensées en arrêtant de manger / pour dire c’est moi qui décide
 et elle devient carton…
nous quand on arrête de manger il y a pas un auteur…
et là l’auteur est pas content et elle va redevenir carton
elle dépend de l’auteur
sans l’auteur elle ne pourrait pas exister
l’auteur fait dire à la libellule que la vache doit manger
M (lit la première page intérieure : « Librement inspiré de René Descartes, Discours de la méthode » et énonce le cogito) que pensez-vous de cette formule ?
moi je sais que j’existe parce que si je me mords j’ai mal
et tout le monde est pareil
et puis on va à l’école
et si on mange pas pendant 6 jours on meurt
notre corps a des réactions
et nous on apprend des choses
si on a un cœur qui bat on vit et on meurt
M (pousse à réfléchir sur « Je pense donc je suis »)
comme on pense ben on existe
oui mais les personnages pensent et ils existent pas
parce que c’est nous qui les font penser
mince peut-être qu’il y a un auteur qui me fait penser…
non on n’a pas la même manière de vivre / les personnages  ne ressentent pas la même chose
on peut pas savoir si on vit / c’est comme dans le livre on ne sait plus si on vit
dans les livres il y a des miracles mais moi si je saute dans le vide je me tue
oui on existe / on vit / on meurt
mais il y a aussi des personnages qui meurent
oh là là / j’ai un peu peur d’être dans un livre
on arrête pas de chercher une raison mais si il y a pas de raison pour parvenir à la réponse c’est pas la peine de chercher
oui vaut mieux vivre comme nous si on trouve pas la réponse
mais vivre dans l’ignorance c’est mauvais
moi je dis qu’ici on est très bien / je veux pas aller chercher ailleurs un autre monde
moi je me vois bien dans un livre / tout le monde voyage
mais il ya une différence : nous on vit qu’une fois / on ne renaît pas
oui on ne peut pas revenir au début de notre histoire / on ne peut pas relire notre livre
alors que les personnages ils revivent à chaque lecture nouvelle
et notre vie à nous c’est un livre qui ne lit qu’une seule fois
oui ils sont immortels … mais ils sont manipulés / nous on ne l’est pas
et c’est pas drôle de vivre tout le temps la même vie
faut profiter de la vie / être immortel on s’ennuierait à la fin
en somme cette histoire c’est « Etre ou ne pas être, telle est la question »
moi ça me fait penser à la chanson des petits papiers  (chante) :
« Laisser parler les p’tits papiers
A l’occasion papiers chiffons
Puisse-t-il un soir
Papier buvard
Vous consoler »

A ne retenir que les moments saillants, on voit que les élèves entrent sans préambule et avec résolution, non dans la question du cogito qui est loin de les alerter spontanément et de les concerner personnellement,  mais dans celle du statut du personnage et de son existence fictive. Leur culture antérieure les autorise à ne pas s’offusquer de la thématique de l’album, dégagée sans difficulté (« ce sont des personnages qui n’existent pas dans la vraie vie, et qui voudraient bien exister, ils prennent conscience qu’ils n’existent pas ») et à rapporter l’effet de personne du personnage à ses deux agents, l’auteur et le lecteur : « au départ un personnage existe sur du papier, des dessins, des dialogues, des écritures, des mots écrits et ils deviennent vivants par l’imagination de l’auteur, et du lecteur. ». La culture antérieure est mobilisée, la réflexion méta-cognitive des personnages de papier les conduit à (ré)opérer sur eux-mêmes une réflexion méta-lexicale : « moi j’ai compris que c’est pareil que pour Les loups : on parle du lecteur, on dit ce que les lecteurs font quand ils lisent, pour eux la vraie vie c’est qu’on les lit, c’est nous qui leur donnons la vie. ». Mais il faut l’intervention de l’enseignante pour que la question de la coexistence nécessaire de la pensée et de l’existence finisse par les concerner. En ce point, le débat des enfants se calque sur celui des personnages du livre. Certains, comme le chat, pensent que la question, sans réponse, ne mérite pas d’être débattue : « on n’arrête pas de chercher une raison mais si il y a pas de raison pour parvenir à la réponse c’est pas la peine de chercher / oui vaut mieux vivre comme nous si on trouve pas la réponse / moi je dis qu’ici on est très bien / je veux pas aller chercher ailleurs un autre monde ». D’autres réagissent spontanément en sensualistes, comme la vache de l’histoire : « moi je sais que j’existe parce que si je me mords j’ai mal, et tout le monde est pareil , et puis on va à l’école et si on mange pas pendant 6 jours on meurt, notre corps a des réactions, et nous on apprend des choses si on a un cœur qui bat on vit et on meurt. ». Mais d’autres, enfin, comme le ver, sont troublés et leur réflexion la plus intéressante porte sur la différence ou la similitude de statut de la personne et du personnage. La similitude possible ouvre des abîmes et ne manque pas de faire courir des frissons : « si on existe ? bonne question / si on n’est pas dans un livre ? / arrête je commence à avoir peur/ mince peut-être qu’il y a un auteur qui me fait penser/ inconsciemment ce que je mange a peut-être un goût de papier…oh ! la la j’ai un peu peur d’être dans un livre». Considérant la différence, les enfants redécouvrent, et l’on ne peut qu’en être stupéfaits,  la supériorité du personnage sur l’homme en général,  leur auteur et leur lecteur en particulier, que tant d’écrivains ont soulignée : « mais il y a une différence : nous on vit qu’une fois / on ne renaît pas /oui on ne peut pas revenir au début de notre histoire / on ne peut pas relire notre livre /alors que les personnages ils revivent à chaque lecture nouvelle /et notre vie à nous c’est un livre qui ne lit qu’une seule fois/ oui ils sont immortels … ». Et en écho à leurs propos, on évoquera  la réflexion du personnage d’Auster, Mr Flood, précédemment rencontré :

« Le paradoxe, c’est que nous, les chimères du cerveau d’un autre, nous survivons au cerveau qui nous a fabriqués, car une fois lancés dans le monde, nous continuons à exister à jamais et on continue à raconter nos histoires, même après notre mort ».19 (p.146)

Et surtout celle de George Steiner commentant le tableau de Chardin, Un philosophe occupé de sa lecture :

« Le marbre s’effrite, le bronze se décompose, mais l’écrit – en apparence le plus fragile des moyens d’expression – survit à son auteur : Flaubert a dénoncé le paradoxe – tandis qu’il se meurt comme un chien, cette ‘putain’ d’Emma Bovary, sa créature, surgie de lettres sans vie griffonnées sur un bout de papier, continuait de vivre. Jusque-là, les livres seuls ont circonvenu la mort et ont comblé la compulsion centrale  de l’artiste suivant la définition de Paul Eluard : ‘le dur désir de durer’.[…] Dans la peinture de Chardin, le sablier, lui-même, forme double avec sa suggestion iconique du tore ou du chiffre huit de l’infini, module exactement et ironiquement entre la vita brevis du lecteur et l’ars longa de son livre. »20

Nous laisserons cependant aux enfants le soin de conclure, fort raisonnablement, qu’à tout prendre la vita brevis du lecteur vaut sans doute mieux que l’ars longa du livre et de ses personnages :
 
et c’est pas drôle de vivre tout le temps la même vie
faut profiter de la vie / être immortel on s’ennuierait à la fin

Contrairement à Les loups de Emily Gravett, Exister ! n’est pas une métafiction métaleptique mais une métafiction qui dit et fait dire  aux personnages comme au lecteur les dangers de la tentation de la métalepse. De part et d’autre, le franchissement des seuils est un rêve un temps caressé, heureusement avorté : « l’important est de se sentir exister ».

1 – René Descartes, Méditations philosophiques II, Paris, Gallimard, La Pléiade, p.274

2 – Dédicace de l’auteur sur le site internet passiondulivre.com

3 – Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2002, p.41

4 – Nathalie Sarraute, L’ère du soupçon, Paris, Gallimard, 1956, p.57

5 – ibid. p.72

6 – Jean-Philippe Miraux, Le personnage du roman, Paris, Nathan Université, 1997, p.70

7 – Paul Auster, Dans le scriptorium, Actes Sud, 2007, p.65-67

8 – « Si le romancier doit s’efforcer, par ces techniques de récit, de dévoiler la discontinuité des êtres, il faut que le lecteur sente la précarité de cet effort, comme il perçoit, tout au long du roman, les constantes oscillations de personnages qui ne parviennent à aucune conclusion définitive sur eux-mêmes, autrui et l’existence ». (Michel Zéraffa, La révolution romanesque, Paris, UGE, coll. 10/18, 1972, p.55)

9 – On trouve aussi un mandat postal ;  sur les feuilles découpées, ce qui semble un règlement interne de la poste, tapé à la machine : peut-être autant d’allusions aux lettres qui constituent la matière même des personnages…

10 – Ses intestins figurent dans un cadre qui dessine un écran, façon de jouer une fois encore sur le réalisme (la photo d’intestins) et la fiction affichée (l’écran), d’exhiber et d’annuler à la fois l’effet de réel, ce qui évoque pour nous aussi ces vraies ( ?) vaches rencontrées dans les champs auvergnats, dont les flancs sont percés d’un hublot transparent afin que les chercheurs de l’INRA puissent suivre, comme au cinéma, le déroulement de leur digestion…

11 – Emprunt à Vincent Jouve, L’effet personnage, Paris, PUF, 1992, p.108

12 – Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, Paris, Gallimard, 1963, p.177

13 – mais ici, point de métalepse, juste une tentation avortée de saut métaleptique chez la vache…

14 – Catherine Tauveron (dir.), L’aventure littéraire dans la littérature de jeunesse, CRDP de l’Académie de Grenoble, Coll. Documents, Actes et Rapports pour l’Education, 2002 ; Catherine Tauveron, « Voyages transgressifs au-delà des frontières et autres métalepses dans la littérature de jeunesse », Repères, 33, INRP, Lyon, 2006,  177-196

15 – Maurice Blanchot, Le dernier homme, Gallimard, 1971, 31-32

16 – Classe de Régine Chaput, Ecole Edgar Quinet, Clermont-Ferrand

17 – voir ci-dessous, la réplique amusante : « est-ce que l’éléphant viendrait de la vraie vie ? »

18 – Pour un commentaire de cette lecture scolaire, voir Catherine Tauveron,  « Lecture d’une littérature qui met en scène la littérature au cycle 3 : le cas de la métafiction métaleptique », actes (CDRom) de la 7ème rencontre  des chercheurs en didactique de la littérature, Parler, lire, écrire dans la classe de littérature : l’activité de l’élève / le travail de l’enseignant / la place de l’œuvre, IUFM de Montpellier, 6 au 8 avril 2006.

19 – Paul Auster, op.cité, p.146

20 – George Steiner, Passions impunies, Paris, Gallimard, Folio-essais, 1997, p.14

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